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Hausse des taux : comment éviter un krach sur les fonds en euros de l'assurance-vie

Achevé de rédiger le 11/06/2022

Hausse des taux : comment éviter un krach sur les fonds en euros de l'assurance-vie

 

OPINION. La brutale hausse des taux fait peser un risque sur le fonds en euros de l'assurance-vie. Selon Cyrille Chartier-Kastler, fondateur du site Good Value for Money, les voyants ne sont pas (encore) au rouge, mais il invite les assureurs et les pouvoirs publics à réagir par anticipation pour éviter un scénario du pire, celui d'un éventuel gel des avoirs, dans l'hypothèse où les taux continueraient à monter beaucoup trop vite. Ce spécialiste reconnu de l'assurance émet même des propositions concrètes, comme le cantonnement des anciens fonds en euros. Une mesure qui nécessite cependant une disposition législative.

 

Situé au-delà de 1,9% en date du vendredi 10 juin 2022, le niveau de l'OAT à 10 ans fait rentrer l'assurance-vie et plus spécifiquement les fonds en euros en zone de vigilance. A ce jour, les voyants ne sont pas (encore) rouges ; ils sont orange clignotant.

 

Le mode de gestion financière des fonds en euros, composés en moyenne de 79% d'obligations, en fait, contrairement au message délivré par les assureurs, un vecteur d'investissement attractif pour les épargnants dans un cycle de baisse des taux. C'est ce qui s'est globalement passé durant ces 50 dernières années durant lesquelles l'épargnant d'aujourd'hui a bénéficié du niveau attractif des obligations achetées durant les 10 années précédentes.

 

Le problème aujourd'hui, c'est que cette histoire a brutalement pris fin. La sortie de crise sanitaire, la guerre en Ukraine et ses conséquences sur les prix de l'énergie et de l'alimentation, ont provoqué une forte remontée à la fois de l'inflation et des taux d'intérêts. Qui aurait imaginé un bond de près de 200 points de base sur l'OAT en moins d'un an ? D'autant plus que cela n'est probablement pas terminé. Tel est du moins le message clairement annoncé par la Banque centrale européenne.

 

A titre d'illustration, les stress tests réalisés par les sociétés d'assurance dans leurs rapports de solvabilité se limitent à des variations de taux de plus ou moins 100 points de base, ce qui est déjà considérable. Dans la situation actuelle, nous sommes sortis des hypothèses d'école et des modèles mathématiques. Il faut agir par anticipation, si l'on ne veut pas mettre le secteur et les épargnants en risque.

 

Le syndrome de la grenouille

Dans un premier temps, la remontée des taux a été une bonne nouvelle pour tous les opérateurs. Elle offrait enfin aux assureurs-vie la possibilité d'acheter des placements obligataires dont le rendement financier permettait de servir sans problème le rendement minimum garanti aux épargnants. Nous sommes passés d'une situation d'un lac glacé (OAT en territoire négatif) à celle d'un lac avec une eau fraiche permettant de se baigner presque confortablement (lac dégelé avec une eau à 18°C).

 

Dès lors que l'OAT à 10 ans se rapproche d'un niveau de 2%, l'eau commence clairement à chauffer. Se baigner dans une eau à 36°C devient beaucoup moins confortable. Concrètement pour l'assurance-vie, le secteur est écartelé entre :

  • des actifs généraux dont le rendement financier courant est de l'ordre de 1,80 %,
  • un stock d'obligations achetées à des taux beaucoup trop bas et désormais en situation de moins-values latentes,
  • la capacité d'acheter désormais des placements obligataires de bonne qualité à un niveau moyen de l'ordre de 2,75%.

Faire rentrer de l'eau chaude dans une baignoire trop froide est confortable dans un premier temps. Faire rentrer de l'eau trop chaude en trop grande quantité devient (très) désagréable.

 

Le secteur de l'assurance-vie va par ailleurs être confronté à la probable remontée du taux du Livret A à un niveau de 2% au 1er août prochain. S'il est évident que les épargnants patrimoniaux ont déjà saturé leur Livret A, cela donne toutefois des points de repère en termes de performance des placements.

 

Pour nous, le vrai sujet est celui de l'hypothèse d'une poursuite de la remontée des taux avec l'atteinte de niveaux de l'ordre de 2,50 à 3,00% d'ici à la fin de l'année. Le spread entre le rendement courant des actifs généraux des fonds en euros et celui offert par les placements obligataires alors disponibles deviendrait alors considérable.

 

Notre proposition pour sauvegarder le secteur et les épargnants

Notre recommandation est d'agir par anticipation. On gère mieux une situation à froid par anticipation qu'à chaud avec les multiples intervenants plus ou moins compétents qui s'en mêlent. Rappelons-nous les multiples soi-disant spécialistes du covid-19 qui sont apparus sur les plateaux de télévision, alors qu'en réalité ils ne disposaient pas de compétences particulières sur le sujet.

 

La loi Sapin 2 autorise le blocage des sorties sur les fonds en euros, l'objectif étant d'éviter aux sociétés d'assurance de devoir vendre des obligations à perte et de se retrouver ainsi en situation de faillite. Pour éviter la mise en œuvre de ce dispositif, avec le risque d'un réel mouvement de panique et de perte de confiance dans ce support d'épargne, nous proposons à la fois aux épargnants, à nos gouvernants et aux acteurs du secteur le dispositif suivant :

1/ Permettre aux sociétés d'assurance de cantonner (en les fermant) leurs fonds en euros dont les actifs ont désormais un rendement financier en trop fort décalage avec le rendement financier courant des placements obligataires.

2/ Autoriser les sociétés d'assurance à basculer dans ces fonds cantonnés l'intégralité des réserves constituées à ce jour, à savoir : la provision pour participation aux bénéfices, la réserve de capitalisation, l'ensemble des actifs adossés à ce fonds (notamment tous les placements immobiliers avec des bons niveaux de plus-values latentes).

3/ Permettre aux compagnies de gérer à leur main les flux d'entrée et de sortie sur ces fonds en euros désormais cantonnés (avec toutes leurs réserves) et les autoriser à réguler les sorties en fonction de la capacité à disposer des liquidités idoines sans devoir vendre des obligations à perte.

4/ Laisser les compagnies lancer des nouveaux fonds en euros (probablement à garantie partielle afin de donner de la flexibilité financière) avec des placements obligataires en adéquation avec les niveaux actuels du marché.

5/ Autoriser les compagnies à fixer des règles d'investissement dans ces nouveaux fonds en euros en lien avec la liquidation des anciens fonds en euros.

Si d'aucuns pourraient considérer que notre proposition s'inscrit en défaveur de l'épargnant, nous pensons au contraire qu'elle permet la préservation du fonds en euros, la solvabilité des sociétés d'assurance et des intérêts des assurés. Face à cette remontée rapide des taux, le crime serait au contraire de ne rien faire.

 

L'un des atouts de notre proposition est de laisser à chaque compagnie la souplesse nécessaire pour gérer au mieux sa situation au regard des réserves financières disponibles sur ses « anciens » fonds en euros d'une part, et des flux d'entrée / sortie de ses épargnants d'autre part.

 

Il vaut mieux permettre de gérer une situation au mieux en local plutôt que d'imposer un cadre rigide à tout le monde.

 

Le législateur a le pouvoir de mettre en place ce type de dispositif, en sachant que le cadre réglementaire actuel ne le permet pas (sauf à activer l'arme atomique Sapin 2). Nous sommes ouverts pour participer à la réflexion afin de l'ajuster au mieux, ainsi que pour contribuer à l'effort de pédagogie vis-à-vis des épargnants.

 

Cyrille Chartier-Kastler

Fondateur du site Good Value for Money

 

Rédigé par Cyrille Chartier-Kastler

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